Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être.

Les journaux s’accordent à dire que tout a commencé le jour où la Première ministre a déclaré…
Non, attendez… Pour moi, tout avait commencé déjà quelques mois auparavant.
Je me souviens, c’était un lundi, le jour qui se trouve juste après le dimanche. C’était un de ces jours où personne n’a envie de se lever. Mais comme tous les lundis, depuis presque 10 ans, je m’extirpais de mon lit tiède quelques minutes avant 5 heures.
Le brouillard de la pièce n’était en fin de compte que celui de mes yeux encore engourdis. Je titubai.
Alors que j’étais debout, près de mon lit, baîllant, nu comme un vers, je me suis soudain demandé comment serait la journée si je dormais encore deux ou trois heures.
Cette idée ne m’était jamais venue à l’esprit. Comme mes parents l’avaient fait avant moi, je me levais tôt, consciencieusement, chaque matin, pour aller travailler. Puis je revenais le soir, trop fatigué pour bien profiter de la soirée.
Consciencieusement, je n’avais que rarement pensé changer cet ordre si bien établi. Et les fois où j’y avais pensé, ma raison m’avait rattrapé.
J’avais travaillé à l’école, puis j’avais travaillé pour acquérir quelques diplômes, puis j’avais travaillé à chercher un travail, puis, une fois le travail trouvé, je m’étais levé quelques minutes avant 5 heures pour être à l’heure à mon travail… Et aussi consciencieusement, je profitais de quelque 4 semaines de congés dans l’année.
L’idée que je tentais vainement de repousser semblait maintenant s’être incrustée en moi. Elle était là, et je savais qu’elle n’aurait de cesse.
Je me recouchai donc, sans plus réfléchir aux conséquences d’un tel acte de rébellion.

Ma première idée quand je me réveillai pour la seconde fois fut :
« Je suis fou ! »
L’angoisse me saisit, je me mis à trembler.
Qu’avais-je fais ?
Soudain, quelque chose se réveilla en moi, comme une envie de changement radical, une envie de vie.
Je ne pouvais arrêter l’expérience à ce stade, il me fallait continuer. Que se passerait-il si je faisais ce dont j’avais envie aujourd’hui ?
Et tout d’abord, de quoi avais-je réellement envie ?
Il me fallut quelques minutes pour que ce sentiment d’envie me revienne. Je m’aperçus que je l’avais lâchement délaissé depuis des années. Depuis bien longtemps, je n’avais plus la nécessité de me demander ce dont j’avais envie… Dix ans auparavant, j’avais signé un contrat à durée indéterminée… indéterminée… indéterminée…. Comme condamné à vie à me lever aux aurores pour aller m’enfermer entre quatre murs. Je murmurai ce mot… indéterminé. Indéterminé… comme mes envies.
Soudain, je sus ce dont j’avais envie pour la matinée. J’avais envie de jardiner, de cultiver, de mettre les mains dans la terre, et tant pis, ou tant mieux, s’il pleuvait !
Voilà 6 mois que je me lève un peu avant 5 heures, impatiemment heureux d’aller m’occuper de mon jardin, de sentir la rosée, de voir s’éveiller les insectes, d’écouter les premiers chants des oiseaux.
Mon jardin me donne tellement en retour que je donne des légumes et des fruits à mes voisins et à ma famille. Un de mes voisins m’a proposé de m’occuper d’une partie de son jardin pour ainsi en faire profiter plus de monde encore.
Lui, de son côté, fait des conserves. Donc, nous pourrons ainsi avoir des légumes d’été tout l’hiver.
Une de mes voisines a elle aussi arrêté son travail et rend service à droite à gauche, ravie. Elle a arrêté d’être malade pour un rien. Elle m’a avoué l’autre jour n’avoir jamais été en aussi bonne santé.
Dans la rue, petit à petit, les gens abandonnent l’idée que le travail est important et s’intéressent de près à leur vraie raison de vivre.
Et, chose étonnante, leur raison de vivre va le plus souvent vers les autres. Le besoin de partage est plus fort qu’avant. Et c’est un partage gai, désiré, drôle et tendre. Avec aussi bien sûr des heurts, des animosités… Nous sommes humains. Mais le désir est là de partager.

Les journaux s’accordent à dire que tout a commencé le jour où la Première ministre a déclaré :
“A partir d’aujourd’hui, nous avons le droit d’aider librement. L’aide ne sera plus considérée comme un travail déguisé.
A partir d’aujourd’hui, nous pouvons donner, échanger, biens et services en toute liberté.
A partir d’aujourd’hui, chaque personne recevra un revenu universel, quel que soit son âge.”

Les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être.
Durant des lustres, des décennies, des siècles, le travail a fait loi.
L’humain n’était rien sans le travail.
Aujourd’hui, nous le savons, l’humain n’est rien sans l’aide apportée, sans le partage. C’est désormais sur ces nouvelles valeurs que nous désirons construire.
Nous avons conscience que tout ne sera pas facile et que c’est là un véritable changement de société.

Effectivement. Pour certaines personnes, ce changement fut libérateur, d’autres qui aimaient leur travail continuent de faire ce qu’elles aiment. Pour d’autres encore, ce fut plus difficile.

Pour ma part, je continue de m’occuper de mon jardin. J’ai aussi pris le temps d’apprendre le piano ainsi que la plomberie. J’ai découvert que j’aime me lever tôt et que j’aime me reposer dans la journée. J’ai découvert que j’aime travailler sans compter quand je fais ce que j’aime, et que quand je dois aider la ville dans laquelle j’habite, car chacun doit contribuer au bon fonctionnement des services communs, même si la tâche ne me convient pas vraiment, je la fais avec plaisir.
J’ai découvert que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être.

Aline de Pétigny – 2015 –